Mudra extériorisés

Temps de lecture : 11 minutes

Voici donc le premier volet de notre voyage de découverte de l’univers des mudra dans le Yoga.  Ce sujet fait l’objet de plusieurs articles car il possède plusieurs aspects et occupe une place importante dans les textes classiques du Hatha Yoga. Ainsi Hatha Yoga Pardipika, Shiva Samhita comme Gheranda Samhita leurs consacrent des chapitres dédiés, pour un total de 25 mudra.

Cet article se concentre dans un premier temps sur les mudra des mains et des postures. Ce sont les mudra les plus visibles depuis l’extérieur.

Nature des mudra

Comme nous l’avons vu dans l’introduction de cette série, le mot mudra peut être traduit en français par « sceau », « geste » ou encore » attitude ». Appliqués au corps du pratiquant il faut les comprendre comme des gestes permettant d’y sceller des circuits énergétiques subtils (esprit, Prana ou Kundalini). Du point de vue extérieur le mudra symbolise un geste, une configuration énergétique internes ainsi qu’une attitude de l’esprit et de la conscience. Détaillons un peu plus ces deux points.

Mudra comme configurations énergétiques

Le pratique des mudra se base sur la connaissance de l’anatomie subtile et de la circulation des énergies dans le corps humain. Les mudra permettent de configurer et d’activer des mouvements  dans le corps subtil du pratiquant, sous formes de conduits, de boucles ou de projections d’énergie. Les effets de ces circuits se situent à plusieurs niveaux : physique (nerfs, muscles, souffle), énergétique (Prana et vayu) et spirituel (kundalini, niveaux de conscience).

Comme décrit dans notre série d’articles Pratiques subtiles du Yoga, l’objectif du Hatha Yoga est d’équilibrer deux flux principaux dans le corps subtil : Pingala (flux solaire lié à l’énergie ou prana shakti) et Ida (flux lunaire lié au mental ou chitta shakti). L’objectif des mudra est de canaliser ces flux pour ne pas les gaspiller mais plutôt les réinjecter dans le corps.

Mudra et résonance symbolique

Les mudra sont également des symboles et sont donc porteurs de sens. Ils expriment le langage universel de la conscience, tout comme les mantra. En effet l’iconographie religieuse et spirituelle a de tous temps utilisé de tels gestes pour représenter des attitudes ou des qualités de la conscience, par exemple dans l’Égypte antique, le Christianisme ou encore le Bouddhisme. Le geste comporte une signification symbolique que l’on retrouve également dans les langues de signes pour malentendants ou plus secrètes (voleurs et sociétés secrètes).

Mais le lien entre le geste et la signification existe également dans le sens inverse : l’utilisation en conscience d’un mudra permet de faire naître intentionnellement l’état intérieur qu’il symbolise. Ceci est possible car le geste comme le symbole proviennent – par diffraction – de la même essence et sont donc intrinsèquement en résonance. Ces concepts, similaires à ceux en œuvre dans la pratique des mantra, sont expliqués plus en détail dans un autre article de YogArkana.

Mudra des mains (Hasta Mudra)

Les mains et plus particulièrement les doigts sont les zones les plus sensibles du corps humain. De même le contrôle de leur mouvement occupe une part importante du cerveau.

Homoncule de Penfield

L’image ci-dessus représente une projection du corps proportionnelle à la portion de cerveau  en charge de contrôle des mouvements. On y voit la part importante qu’occupent les mains et les doigts. Ainsi, positionner précisément les mains et les doigts engage plus de ressources cérébrales que de plier le genou ou le coude et implique plus d’influx électrique dans les nerfs du corps.

Toujours au niveau physiologique, les doigts sont liés à certaines zones des poumons et donc à la respiration ou encore à certaine zones de la nuque où passent les nerfs. Plus généralement la pratique des Hasta Mudra déclenche l’activité involontaire de certains nerfs et muscles ainsi que le sécrétion des glandes.

Les correspondances des doigts

La thérapie de zone (ou réflexologie) cartographie et fait usage de zones réflexes dans les mains, les pieds, le crane ou le visage. L’efficacité de ce genre de technique, bien que non scientifiquement prouvée, est connue depuis longtemps (au moins depuis l’Égypte antique) et est très utilisée dans la médecine traditionnelle chinoise par exemple. Ainsi chaque partie de la main est en relation avec une partie du corps et la pratique de mudra a un effet sur le corps physique et le cerveau.

Selon le Yoga et l’Ayurveda, les doigts sont également en correspondance avec d’autres composantes du corps subtil, comme les chakras ou même les archétypes de conscience représentés par les astres.

En effet ces deux disciplines partagent le même référentiel d’analyse de la manifestation de la conscience jusque dans la matière, la Samkhya, au travers de principes (tattva) de plus en plus grossiers. Les cinq éléments Terre, Eau, Feu, Air et Espace font partie de ces principes de manifestation. La pratique des Hasta Mudra en Yoga se base beaucoup sur les correspondances entre les différents doigts de la main et les cinq éléments. Les associations et combinaisons des doigts ayant leurs équivalent au niveau des éléments.

Il existe deux principaux systèmes de correspondances entre doigts et éléments. Le premier, également nommé Hasta Mudra, s’applique lorsque les doigts des deux mains sont en contact.

Le deuxième système, appelé Tattvayoga Mudra, s’applique lorsque seuls les doigts d’une même main sont en contact.

Il est important de noter que les correspondances entre les doigts et les éléments diffère entre ces deux systèmes. Le système Tattvayoga Mudra associe également les doigts avec le corps subtil au niveau des chakras et de souffles vitaux (se reporter aux articles de la série Yoga pour le corps subtil).

Exemples de Hasta Mudra

Il existe de nombreux mudra des mains et il semble peu pertinent de cherche ici à les lister de manières systématique et exhaustive. Nous nous bornons donc ici à illustrer la pratique des mudra via quelques exemples. Vous pouvez consulter les cartes de YogArkana pour une liste plus étoffée (mais en aucun cas exhaustive).

La manière dont nous avons organisé ces cartes donne des éléments de catégorisation des différents mudra.

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Prenons l’exemple de Jnana Mudra, geste très connu et souvent utilisé en posture de méditation.

La pratique de ce mudra requiert de suivre des instructions pour disposer les doigts de manière précise et activer correctement les connexions énergétiques et les correspondances dans les différents corps du pratiquant :

  • au niveau spirituel, le pouce est en correspondance avec l’élément cosmique et la conscience divine alors que l’index avec la conscience humaine individuelle : l’unification des deux doigts résonne donc avec celle des deux niveaux de conscience et est donc propice à favoriser l’état méditatif ;
  • au niveau de l’anatomie subtile ce geste active l’élément Espace (Akasha) ainsi que le souffle vital (Udana) associé ; il favorise l’ouverture et l’équilibre du 6ème chakra (Ajna), ce qui permet d’améliorer la concentration et de clarifier les pensées ;
  • au niveau émotionnel, la pratique du geste à pour effet de réduire le stress et de stabiliser les émotions ;
  • au niveau plus physiologique, Jnana Mudra agit de manière réflexe sur les zones du haut des poumons et du cerveau .

Notons que les trois doigts allongés peuvent être en tension si l’on désire se positionner en mode émission ou relâchés en mode réception. Ce principe, à portée générale, est relativement facile à ressentir en réalisant soi-même les deux variantes.

Autre précision importante : les extrémités des doigts sont jointes au niveau de la pulpe en appliquant une légère pression de manière à sentir le passage d’énergie sans forcer plus que nécessaire. Là également, réaliser différents tests de position et de pression des doigts pour ressentir les différences au niveau du ressenti.

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Lorsque la paume des mains est retournées vers le bas, le geste s’appelle Chin Mudra et est en correspondance avec l’abandon au divin. L’orientation des mains influe donc sur les effets des gestes, vous pouvez également tester alternativement Jnana et Chin Mudra pour gouter en vous-mêmes les différences de sensation.

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Akasha Mudra fait partie de la famille des Tattvayoga Mudra donc le pouce est en correspondance avec l’élément Feu et l’index avec l’Espace. Et c’est bien avec cet élément que le geste est en correspondance, activé à l’aide du pouce. Les effets physiques et réflexes ont lieu dans le haut du corps (gorge, cou, thyroïde, mâchoires, épaules). Au niveau subtil les souffles vitaux Prana et Udana sont activés et le 5ème chakra (Vishuddha) est équilibré. L’élément agit également au niveau du corps mental en créant de l’espace entre les pensées pour de nouvelles possibilités.

Tout comme dans l’exemple précédent, le geste peut être pris avec une ou deux mains, généralement posées sur les genoux ou les cuisses pour bien relâcher les épaules. Certains mudra peuvent cependant être posés au niveau du cœur ou placés dans les postures. Par exemple un geste lié à l’élément Terre peut aider à ancrer une posture, un autre lié à l’élément Feu à la renforcer ou encore un autre lié à l’élément Eau à fluidifier un enchaînement.

La pratique des mudra est généralement associée à la respiration voire accompagne des techniques de pranayama. On peut par exemple légèrement augmenter la pression des doigts à l’inspiration et légèrement la relâcher à l’expiration pour activer un peu plus le mouvement d’énergie dans le corps.

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Ce dernier exemple est de la famille des Hasta Mudra où les deux mains sont en contact. L’élément activé par Tarjani Mudra est donc l’Air tout comme le souffle vital associé (Prana). La zone d’action est au niveau de la poitrine vers laquelle le souffle et la conscience sont dirigés. Le geste permet de travailler sur l’ouverture du cœur et de développer l’enthousiasme et la sensibilité ainsi que les qualités spirituelles de compassion et d’amour inconditionnel.

Enchainements de Hasta Mudra

Le geste précédent (Tarjani Mudra) fait partie d’une série de Hasta Mudra qui peuvent être pratiqués successivement, en changeant de doigts à joindre, pour rééquilibrer les différents éléments et chakras.

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Toute comme les postures sont assemblées et organisées dans un vinyasa krama ou une séance complète de Yoga, les mudra peuvent également être enchaînés dans un ordre et avec un but précis. L’enchaînement précédent en est un exemple, avec pour but d’équilibrer les éléments.

Locana Sansregret, auteur du livre « Mudra, Le Yoga des doigts« , y décrit l’enchaînement Padma Namaskara Mudra, un voyage à travers le chakras autour de la symbolique de la fleur de lotus. La vidéo ci-dessus illustre cet enchaînement.

Il est également possible d’enchaîner les mudra pour suivre et renforcer un mantra comme par exemple dans le Gayatri Mantra Mudra. La vidéo ci-dessous en fait une démonstration.

Un autre enchaînement assez connu est Prana Shakti Mudra. Il est notamment décrit par Swami Satyananda dans son ouvrage « Asana Pranayama Mudra Bandha » où il le classe parmi les Kaya Mudra (présentés plus loin). L’objectif est d’invoquer et de distribuer l’énergie dans le corps du pratiquant.

Enchaînement Prana Shakti Mudra tel que décrit par Swami Satyananda (sens aller uniquement)

Outre les enchaînements, il est également possible de réaliser des séances de mudra plus longues et plus complètes. Dans la vidéo ci-dessus Locana propose une pratique de 35 minutes.

Aspects pratiques

D’une manière générale les mudra peuvent être pratiqués assis, debout, en posture ou même en mouvement. La durée de pratique peut être variable sachant que plus le geste est maintenu en conscience plus ses effets ont le temps de se mettre en place.

Le troisième article de cette série précisera les détails de l’intégration des mudra dans une pratique de Yoga. D’ici là vous pouvez d’ores et déjà consulter les autres cartes YogArkana dont sont tirés les trois exemples précédents.

Mudra du corps (Kaya Mudra)

Les Kaya Mudra combinent postures physiques avec respiration, concentration et visualisation. Tout comme les Hasta Mudra il s’agit de gestes avec une dimension énergétique et spirituelle. L’objectif est de faire circuler le Prana dans les différents corps et notamment au niveau des Chakras. Ces gestes sont similaires aux asana avec une composante énergétique importante.

Voici une liste non exhaustive de ce type de mudra :

  • Viparita Karani Mudra : attitude psychique inversée ;
  • Yoga Mudra : attitude d’union psychique ;
  • Sharnagat Mudra : attitude psychique de l’abandon ;
  • Bhujangini Mudra : geste du cobra ;
  • Pashini Mudra : attitude psychique du nœud ;
  • Manduki Mudra : geste de la grenouille ;
  • Tadagi Mudra : geste de l’étang ;
  • Maha Mudra : grande attitude psychique.

Ces gestes, associant postures, souffle, visualisations et travail énergétique s’apparentent parfois à des kriya (cf. notre article dédié au sujet). Ils sont généralement tenus plusieurs minutes ou répétés de manière dynamique. Il sont à pratiquer une fois le corps bien échauffé et lorsque le circulation de l’énergie dan le corps a été fluidifiée par la pratique de postures préparatoires.

Viparita Karani Mudra

Le mudra consiste à prendre et à tenir la posture inversée Viparita Karani. Dans la posture, le souffle et la conscience circulent entre les chakras Manipura (3ème) et Vishuddha (5ème). Celà a pour effet de revitaliser le corps, irriguer le cerveau et équilibrer les nadi Ida et Pingala. Certaines variantes utilisent la posture sur la tête Shirshasana.

Yoga Mudra

Depuis une des postures assises jambes croisées (idéalement Padmasana), saisir un des poignets dans le dos et , en expirant, basculer le buste vers l’avant jusqu’à ce que la tête touche le sol puis, en inspirant, redresser le buste. Ce mouvement de bascule est accompagné de celui du souffle et de la conscience entre les 6 premiers chakras : d’Ajna à Muladhara à l’expir et en sens inverse à l’inspir.

Sharnagat Mudra

Dans une posture de détente similaire à celle de l’enfant (Balasana) avec les mains jointes et bras tendus au sol vers l’avant, le souffle est utilisé pour parcourir en conscience les chakra le long de la colonne vertébrale et pour augmenter la sensation d’abandon à la gravité, à l’ouverture du cœur, au divin. Les mains peuvent être jointes en Hakini Mudra pour renforcer l’effet sur la respiration et le dos.

Bhujangini Mudra

La posture classique du Cobra (Bhujangasana) est pratiquée de manière dynamique et énergétique en expirant énergiquement par la bouche sous forme de sifflement et en tirant la langue (comme un serpent). Ceci a pour effet de purifier le corps et de faire circuler l’énergie dans toute la colonne vertébrale. La respiration du Cobra peut être ajoutée en inspirant de l’air par la bouche dans l’estomac et en éructant pour le faire ressortir.

Pashini Mudra

A partir de la posture de la Charrue (Halasana) poser les genoux de chaque cotés de la tête en contact des oreilles et des épaules et croiser les bras ou les mains derrière les genoux. Le geste symbolise un nœud coulant utilisé pour capturer l’énergie Kundalini. Le souffle et la conscience sont placés au niveau du 1er chakra (Muladhara) ou du 5ème (Vishuddhi).

Manduki Mudra

Assis, les fesses et le périnée posés entre les talons (variante de Bhadrasana), poser les mains sur les genoux et redresser la colonne vertébrale. Rouler la langue en arrière et en appuyer le bout contre le palais mou tout en étirant les commissures des lèvres sur les côtés et le bas pour étirer le muscle platysma à l’avant du cou, tout comme une grenouille. Ce geste active le 1er chakra Muladhara et facilite la sécrétion du nectar Amrita.

Tadagi Mudra

En position assise les jambe allongées et les pieds légèrement écartés, basculer le buste vers l’avant en conservant la colonne vertébrale droite jusqu’à saisir le doigts de pieds. Dans cette posture, réaliser des lentes respirations avec rétention en étirant les muscles abdominaux au maximum poumons pleins et en les aspirant poumons vides (à la manière d’Uddiyana Bandha). Ce geste travaille le 3ème chakra (Manipura) et tire son nom de la forme donnée au ventre (incurvé comme un étang).

Maha Mudra

Le terme de Maha Mudra, le grand sceau, recouvre de nombreuses variantes, tant au niveau de la posture que des zones stimulées dans le corps énergétique. Une version largement répandue consiste à se positionner en demi pince (Janu-Sirsasana) sur chaque jambe puis en pince (Paschimottanasana), et en rétention poumons pleins de réaliser une rotation de conscience entre les 6ème (Ajna), 5ème (Vishuddhi) et 1er (Muladhara) chakras. La concentration d’énergie est renforcée par l’utilisation de Khechari Mudra, Shambavi Mudra et Mula Bandha (ces mudra seront présentés dans le prochain article de cette série).

La variante Maha Bheda Mudra se concentre, en rétention poumons vides cette fois, sur les 5ème, 3ème et 1er chakras à l’aide de Jalandhara Bandha, Uddiyana Bandha et Mula Bandha.


Les rapides descriptions précédentes permettent, nous l’espérons, de mieux appréhender le fait que les Kaya Mudra travaillent sur les différents corps du pratiquant en associant posture, circulation du souffle vital, concentration et visualisation. Ceci constitue pour nous une des clés d’une pratique subtile et holistique du Yoga et à ce titre un travail similaire est envisageable dans toute posture. L’objectif est alors de passer d’une position corporelle à une asana complète, activant une configuration spécifique de la circulation de l’énergie et résonnant avec une attitude de conscience  particulière en lien avec le symbolisme de la posture.

Dans le prochain article de cette série, nous aborderons les mudra plus internes et donc moins extériorisés mais tout aussi puissants et centraux dans la pratique du Yoga.

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