Éléments historiques sur le Yoga – Résurgence tantrique

Temps de lecture : 7 minutes

Dans le premier article de cette série d’éléments historiques sur le Yoga, nous avons succinctement abordé la dimension védique de ce dernier et avons terminé avec les huit membres décrits dans les Yoga Sutra.

Mais l’histoire du Yoga ne s’arrête pas à Patanjali et continue durant de nombreux siècles. A partir du VIIe siècle, le Yoga classique est complété par d’autres doctrines et pratiques, décrites dans des nombreux textes associés à la mythologie populaire et aux divinités Shiva, Vishnu et Kali (vénérées en dehors du cercle restreint des brahmanes).

Ils sont originellement catégorisés en samhita (liés au dieu Vishnu), agama (liés au dieu Shiva) ou tantra (liés à la déesse Kali) mais sont communément regroupés sous le terme générique de Tantra.

Globalement, le Tantra ne remet pas en cause l’objectif du Veda qui est la libération de la conscience. En revanche il diffère quant à la méthode car il propose la libération sans renoncer au monde mais plutôt en utilisant également l’énergie féminine de la manifestation naturelle pour ce faire.

Shiva et Shakti (source : Sanatan Society)

Ainsi, la conscience passive (similaire au Purusha du Samkhya) est représentée par le dieu masculin Shiva ou Vishnu, alors que l’énergie de manifestation l’est par la déesse Kali ou l’énergie féminine Shakti associée à la divinité (également similaire à la Prakriti du Samkhya).

Sceau de Pashupati (Mohenjo Daro, 2600 av. J.-C. – 1900 av. J.-C.), considéré par certains comme un proto Shiva

Le Tantra et les techniques associées sont probablement beaucoup plus anciens que les textes évoqués plus haut. Il est possible que le tantrisme soit une résurgence de pratiques anciennes restées dissimulées et transmises en secret pendant la domination de la civilisation du Védisme. Certains vont même jusqu’à envisager que le Tantrisme et le Védisme se soient influencés avant la période védique indienne. Un chose reste certaine cependant : ces deux courants se sont hybridés au moins à partir de cette époque, notamment au travers du Yoga.

Tantra

Plusieurs mouvements spirituels initiatiques ont pratiqué ou pratiquent encore le Yoga selon la vision du Tantra exposée plus haut, centrée sur Shiva, Vishnu ou Kali/Shakti.

On peut citer par exemple les mouvements Shivaïstes du Sud de l’Inde ou du Cachemire. Shiva y est l’origine du Yoga, le premier Yogi. Les disciples, regroupés dans des ashrams, des monastères ou des confréries itinérantes vivent plus ou moins en marge de la société de laquelle ils cherchent à se déconditionner. Les pratiques associées sont initiatiques, souvent très ascétiques voire parfois socialement subversives (Tantra de la main gauche, réservé à des initiés triés sur le volet).

Outre l’aspect transgressif de certaines pratiques et de certains mouvements, les adeptes recherchent toujours la libération, via l’union avec la Shakti. En effet, le but du Tantra et d’unifier l’énergie de la Shakti avec la conscience de Shiva. Ce mouvement de séparation et de noces divines est à l’origine de la respiration du macrocosme, manifestation de la réalité matérielle conformément au Samkhya, alternant manifestations avec résorption des potentiels manifestés. Le Tantra s’attache à activer le mouvement retour d’union et de résorption (laya) au niveau du microcosme, c’est-à-dire au niveau du corps.

Le corps considéré ici est celui manifesté par Shakti à la fois sous forme matérielle et sous forme énergétique. A l’image de Shakti endormie après la manifestation de l’univers, l’énergie de manifestation est également endormie dans le corps humain.

Elle porte alors le nom de Kundalini, représentée sous forme de serpent féminin, sommeillant enroulée sur elle-même au niveau de la zone du corps énergétique correspondant à l’élément Terre à la base de la colonne vertébrale.

Laya Yoga

Certains textes tantriques regroupent sous le terme Laya Yoga un ensemble de pratiques s’attachant à réveiller cette énergie créatrice, à s’unir avec elle pour la faire cheminer vers les plus hauts niveaux de conscience et ainsi se libérer dans la manifestation et non pas de la manifestation. Là réside une différence fondamentale de procédé entre Tantrisme et Védisme. En effet, le Tantra prévient le risque d’une vision manichéenne entre le non-manifesté et manifesté et entre le pur et l’impur en travaillant sur la continuité et la cohérence entre le non-être, l’être et la nature.

Le terme laya qui signifie absorption ou dissolution, évoque ce processus de remontée et réintégration inverse de la matière et l’énergie manifestées avec les autres qualités de la conscience individuelle et universelle.

Nadi, canaux subtils d’énergie

Ce travail utilise une véritable cartographie du corps énergétique basée sur les notions suivantes (déjà évoquée dans les derniers Upanishad) :

  • chakra : centres principaux de centralisation, stockage et distribution de l’énergie ;
  • nadi : canaux selon lesquels l’énergie se déplace dans l’ensemble du corps, ils sont très nombreux et de tailles variables.

Les pratiques de Laya Yoga travaillent sur ces centres et canaux d’énergie pour renforcer la vitalité du corps et préparer le travail énergétique autour de l’axe vertébral. Car c’est sur cet axe que se concentre le Tantra pour guider la Kundalini jusqu’aux centres supérieurs de conscience.

Représentation symbolique des chakra

Ce faisant, son pouvoir de manifestation s’exprime au fur et à mesure que l’énergie potentielle est réveillée, dynamisée et transmutée à travers les chakra suivants :

  • Muladhara : situé dans la zone de la base de la colonne vertébrale et associé à l’élément Terre ;
  • Svadhisthana : situé dans la zone des organes génitaux et associé à l’élément Eau ;
  • Maṇipura : situé dans la zone du nombril et associé à l’élément Feu ;
  • Anahata : situé dans la zone du cœur et associé à l’élément Air ;
  • Vishuddha : situé dans la zone de la gorge et associé à l’élément Éther ;
  • Ajna : situé dans la zone entre les sourcils et associé à l’organe interne (le mental ou manas) ;
  • Sahasrara : situé dans la zone du sommet de la tête et associé à la vibration et la conscience cosmiques (certains ne le considèrent pas véritablement comme un chakra mais comme le but ultime et le situent en dehors du corps, au-dessus de la tête).

Dans le Tantra, les chakra sont associés à la notion de désir, qui est le mode de déplacement de l’énergie de la Kundalini. Ainsi, chaque chakra correspond à un palier des désirs et tout au long de la vie, celui où on se sent le plus à l’aise illustre notre point de vue porté sur le monde.

Les trois nadi majeurs

Le travail tantrique consiste à canaliser cette force serpentine dans l’axe vertébral, auquel sont associés trois nadi principaux :

  • Ida : voie latérale gauche, féminine et lunaire ;
  • Pingala : voie latérale droite, masculine et solaire ;
  • Sushumna : voie médiane, hors de la dualité, naturellement fermée et dont l’ouverture est obtenue par les exercices de Tantra.

Pour faciliter ce travail énergétique, les pratiques tantriques se basent également sur de nombreuses autres techniques telles que les postures, le contrôle du souffle, le sommeil lucide (yoga nidra), les supports sonores (mantra) ou visuels (mandala et yantra) pour aider à la concentration et la méditation.

Le dénomination de Laya Yoga est utilisée ici pour différencier l’ensemble des ces techniques tantriques classiques du courant plus contemporain dénommé Kundalini Yoga qui sera évoqué dans un article à suivre.

Natha Yoga

Un des ordres initiatiques Shivaïque évoqués plus haut a beaucoup essaimé à travers l’Inde, probablement depuis le Bengale. Il s’agit de l’ordre Natha, toujours vivant, créé au VIIIe siècle par le sage Matsyendranath et organisé au XIIe siècle par Gorakhnath. Le mouvement spirituel est initiatique et perpétué par une lignée de maîtres appelés natha. Matsyendranath est considéré comme le fondateur de l’ordre et – par certains – comme le fondateur du Hatha Yoga.

Le sage Matsyendranath

Le Natha Yoga place une importance particulière dans la consécration spirituelle (cinquième niyama de Patanjali) envers Shiva, nommé Adinatha et considéré comme seigneur du Yoga et maître originel de l’ordre. Ceci illustre la convergence entre le Yoga védique et le Yoga tantrique qui s’est opérée au cours du moyen-âge.

Car en effet les pratiques du Natha Yoga sont éminemment tantriques intégrant un travail particulier sur le corps, issu de la médecine traditionnelle Siddha. Cette médecine, similaire à l’Ayurveda et encore pratiquée dans le sud de l’Inde, combine pratiques et traitements physiques, alchimiques, psychologiques et spirituels pour garantir la santé globale. Ceci est important puisque la libération visée par les adeptes est à réaliser de leur vivant, en transformant le corps grossier en corps parfait (ou corps de diamant).

Hatha Yoga

Le port d’une certaine robe ne suffit pas à procurer la réalisation, pas plus que les discours à ce sujet. C’est la mise en pratique qui est la seule cause de la réalisation.

Hatha Yoga Pradipika I-66

Le Hatha Yoga s’inscrit pleinement dans la tradition tantrique et détaille des techniques et des pratiques impliquant également le corps physique. Il est formalisé par un ensemble de textes, en partie issus de la tradition Natha, qui revêtent parfois un caractère très pratique et détaillent certaines techniques auparavant transmises de maîtres à disciples. Les textes les plus importants sont Haṭha Yoga Pradipika (XVe siècle), Gheranda Samihta et Shiva Samhita (XVIIe siècle).

D’une certaine manière, le Hatha Yoga correspond à une ouverture et une démocratisation de certaines pratiques ancestrales du Yoga, auparavant évoquées dans les textes traditionnels mais généralement pas précisément décrites et réservées aux initiés.

Le Hatha Yoga ne se réduit pas qu’aux postures (asana)

Bien que certains opposent le Hatha Yoga et Raja/Ashtanga Yoga, les textes classiques évoqués ci-dessus les associent et les combinent, en détaillant des pratiques et exercices à la fois :

  • physiques : purifications (satkarman ou kriya) et postures (asana) ;
  • énergétiques : sceaux énergétiques (mudra) et contrôle de l’énergie vitale (bandha et pranayama) ;
  • méditatifs : retrait des sens et visualisation (pratyara), concentration (dharana), contemplation (dhyana) et libération (samadhi).

De ce point de vue, le Hatha Yoga s’inscrit donc comme un complément du Raja/Ashtanga Yoga, voire comme une synthèse concrète d’exercices pratiques issus à la fois du Veda et du Tantra.

Les différentes pratiques du Hatha Yoga, objet même de YogArkana, sont ou seront abordées à travers ce blog et les cartes didactiques (asana, séquences, pranayama, mudra et mantra).

Le troisième article de cette série couvre des éléments historiques plus récents, en se focalisant sur la diffusion du Yoga en Occident à partir du XIXe siècle.

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