Mantra – Aspects historiques, culturels et philosophiques

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La pratique des mantra se popularise de plus en plus en Occident. Un des principaux vecteurs en est le Yoga. Il permet à de plus en plus de personnes d’expérimenter les mantra sans se préoccuper d’éventuels aspects religieux ou ritualistes qui pourraient les rebuter au premier abord.

Des chanteurs occidentaux tels que Deva Premal ont également aidé à démocratiser et rendre accessible les mantra sous leur forme chantée (kirtan).

Photo de kirtan pratiqué aux États-Unis (source : Bhakti Center)

Cependant, de manière à pouvoir explorer et expérimenter plus profondément l’univers des mantra, il nous semble nécessaire de les replacer dans leurs contextes historiques, culturels et philosophiques. Il s’agit en effet de disposer d’éléments de repère pour baliser notre voyage.

Eléments historiques et culturels des mantra

La pratique des mantra est universelle et n’est pas restreinte à une seule tradition. Par exemple, l’utilisation du chapelet pour accompagner des chants ou des récitations se retrouve dans le Christianisme, l’Islam, le Bouddhisme ou l’Hindouisme.

Le sous-continent indien, malgré la multiplicité de ses religions et courants spirituels, est imprégné depuis des milliers d’années par les mantra. Cette pratique ancestrale a traversé le temps et se retrouve aussi bien dans les Veda, les Upanishad, les Tantra, le Bouddhisme, le Bouddhisme tibétain, le Sikhisme…

Notre série d’articles Eléments historiques sur le Yoga a déjà survolé les périodes védiques, védantiques et tantriques. Rappelons donc ici uniquement quelques points de repère sous forme de schémas.

Le schéma ci-dessus synthétise le corpus védique, traditionnellement séparé entre textes révélés d’origine divine (shruti) à des sages illuminés (les rishi) et textes d’origine humaine (smrti).

Représentation d’un rishi (source : Lersi Lessons)

Cette distinction est très importante car les rishi affirment avoir reçu les Veda sous forme de vibrations spirituelles. Et cette descente dans notre plan d’existence s’est fait tout d’abord sous la forme de fulgurance sonores. Il s’agit donc d’une révélation par le Verbe. Il est à noter que le corpus homogène que constituent les Veda a été révélé par des rishi ne se connaissant pas et ayant vécu à des endroits et des périodes différents. Et pourtant il forme un ensemble cohérent, comme les pièces assemblées d’un puzzle.

Il est également intéressant de préciser qu’une des significations du mot Brahman en sanskrit védique, avant de signifier plus tard « être universel », est « mot en tant qu’expression de l’âme ». Alors que mantra peut être traduit en « mot en tant qu’expression de la pensée ».

Certains vont même jusqu’à affirmer que les Veda, et plus particulièrement le Rig-veda, sont des mantra. Ainsi les mantra sont en quelque sorte une forme sonore de la vision de la conscience universelle par les rishi. Ils sont alors de véritables outils opérationnels pour étendre la conscience au-delà de ses limitations habituelles.

C’est pourquoi les hymnes védiques semblent parfois délibérément ambigus et peuvent être compris à plusieurs niveaux. La pratique ancestrale des mantra proposait d’utiliser les Veda comme outils pratiques pour refaire l’expérience des anciens.

Les significations profondes des révélations védiques, par souci de vulgarisation, ont été imagées dans des textes plus accessibles : épopées telles que le Mahabharata et le Ramayana ou plus tard les récits souvent très symboliques de mythes et légendes (purana). Les évolutions du vocabulaire sanskrit ont encore renforcé l’aspect hermétique des Veda, ce qui a favorisé avec le temps la transformation des expériences mystiques des rishi en concepts intellectuels et systèmes. Ceci a mené, par exemple, aux spéculations philosophiques des Upanishad, ou plus tard à la formalisation des six écoles de pensée orthodoxes (darshana).

Certains historiens semblent retrouver des origines tantriques voire même védiques dans la civilisation de la vallée de l’Indus (5000 av. J.-C. – 1900 av. J.-C.), en se basant sur la découverte de figures et symboles semblables à Shiva ou à la déesse mère Shakti. Mais quelles que soient leurs origines et leurs interactions, le Védisme, le Tantrisme et les darshana ont été et sont toujours en constante interaction. Le Samkhya en est un bon exemple car on trouve des traces de ce darshana  dans les Véda, certains Upanishad, le Mahabharata ou encore le Tantra.

Le Samkhya cherche la libération du cycle des renaissance et de la souffrance à travers l’analyse et la compréhension de la réalité et de son mouvement de manifestation.

Représentation schématique (donc simplificatrice) du Samkhya classique et Samkhya tantrique

Le balisage opéré par le Samkhya sert de base théorique à quasiment l’ensemble des pratiques que l’on retrouve dans le Tantra ou le Yoga. L’image ci-dessus illustre un exemple de dénombrement des différents éléments (tattva) impliqués dans la manifestation de la réalité. On y voit comment certaines écoles Tantriques du Nord du Cachemire complètent la vision initiale de ce Samkhya classique par une analyse plus détaillée des principes liés à la non dualité et à sa projection ou fragmentation. Inutile, dans le cadre de cet article, d’entrer dans le détail de chaque tattva. Rappelons juste que, comme nous l’avons déjà évoqué dans un article précédent, l’objectif commun des différentes pratiques spirituelles est la remontée en sens inverse de la matière et de l’énergie manifestées vers les autres qualités de la conscience individuelle puis universelle. Les grands principes de manifestation de la réalité exposés par le Samkhya vont nous servir plus loin, lors de leur application aux mantra.

Variante de la marelle en escargot (source : Wikipedia)

Ce procédé de manifestation graduelle de la réalité et de chemin inverse de réabsorption et de réintégration est également appelé par certains Lila, le jeu divin, qui se cache derrière les apparences de la manifestation (Maya). Nous retrouvons cette notion de jeu alchimique et initiatique dans les symboles occidentaux de la marelle ou du jeu de l’oie (ou initialement jeu de l’oye, le jeu qu’il faut entendre…). Car l’on touche bien à l’universel. Par exemple, les traditions tantrique comme hermétique affirment que le microcosme est à l’image du microcosme. Ainsi le jeu de cache-cache, la danse cosmique entre Shiva et Shakti se déroule à la fois en nous et dans l’univers.

Mais revenons sur le sous-continent indien. Padmasambhava, dont la naissance a été prédite par le Bouddha, introduit le Bouddhisme au Tibet au VIIIe siècle. A la demande du roi de l’époque, il supervise la traduction de nombreux textes indiens en langue tibétaine : des textes bouddhistes mais également de nombreux tantra.

Padmasambhava (source : padmasambhava.org)

Le Bouddhisme tibétain a donc été influencé par le Tantra, certains identifiant même l’origine Shivaïque de nombreux mantra. La pratique des mantra occupe un place centrale dans ce Bouddhisme tantrique, à tel point qu’il est parfois appelé Mantrayana (méthode ou voie via les mantra).

Mantra gravés au Tibet (source : Wikipedia)

Les mantra ont plus récemment commencés à être vulgarisés en Occident, via le Bouddhisme mais aussi le Yoga ou encore des mouvements spirituels venus d’Inde tels que la Méditation Transcendantale ou encore Hare Krishna (officiellement l’association internationale pour la conscience de Krishna).

Les schémas précédents illustrent à quel point ces différentes traditions sont multiples ainsi qu’en constante évolution et interaction. Cependant, malgré cette diversité, l’utilisation des mantra est restée une pratique commune. Les mantra ont assuré une continuité depuis le temps des rishi et leur pratique s’étend sur plusieurs millénaires. Cette longévité s’explique par la transmission de génération en génération, de maître à disciple, de ces mantra vus comme de véritables clés de réalisation spirituelle.

Pour mieux appréhender ce dernier point, penchons nous désormais sur les aspects philosophiques généralement associés à la pratique des mantra. Cette connaissance théorique des mantra est appelée Mantrashastra.

Eléments philosophiques des mantra

Comme évoqué plus haut, le Mantrashastra est cohérent avec les grands principes de manifestation de la réalité exposés par le Samkhya ou ses dérivés. Les mantra sont un des moyens pratiques de remonter du plan de manifestation physique aux plans plus subtils et spirituels.

Le principe fondamental que partagent les différentes traditions indiennes, et que l’on retrouve donc au centre du Mantrashastra, est celui de la nature sonore du processus de création et de manifestation de l’univers.

Brahman, en tant que conscience absolue, est un sujet sans objet. Il se manifeste et se déploie par étapes successives sous l’impulsion de son aspect créateur ou Shakti. Sa première forme différentiée est appelée Shabdabrahman et il s’agit à ce stade du potentiel de création, donc pas encore manifesté. Sa qualité est sonore au sens de vibration transcendante et non du son grossier et audible qui se manifestera physiquement plus tard. En effet, Shabda signifie en Sanskrit le son ou plus précisément le principe du son.

Ainsi, dans son unité, Brahman prend conscience de son potentiel créateur et ce faisant crée un mouvement de différentiation entre un sujet et un objet, entre esprit et idée de manifestation, entre Shiva et Shakti. Le moment d’impulsion créatrice de cette dualité est appelé Bindu, le point initial, la cause première de la manifestation.

Brahman (sujet), appréhende la manifestation (objet) en même temps qu’il la crée. Et par là même se crée et s’appréhende lui-même. En termes tantriques cela signifie que la conscience absolue (Shiva) se réveille à sa propre puissance (Shakti), ce qui déclenche le processus de création.

Mariage tantrique (artiste : George Atherton)

Cette création et appréhension de la manifestation sont réalisées au moyen de la pure volonté (Iccha), de la pure puissance (Kriya) et de la pure connaissance (Jnana) du divin (nous retrouvons ici les cinq purs tattva du Samkhya tantrique). Et la conscience appréhende la réalité de la manifestation en lui donnant un nom. Cette dénomination est donc acte de création et correspond à la manifestation du son divin Shabdabrahman. Le sanskrit utilise le terme de Vak (parole) pour désigner ce Verbe créateur.

« Au commencement était le Verbe, et le Verbe était en Dieu, et le Verbe était Dieu.
Il était au commencement en Dieu.
Tout par lui a été fait, et sans lui n’a été fait rien de ce qui existe.« 

Extrait du prologue de l’évangile de Saint Jean

Le son primordial, celui qui correspond à l’appréhension de l’objet par le sujet est appelé Pranava et est associé à la syllabe sacrée Om.

Deux points importants sont à retenir à ce stade.

Le premier est que la création est un processus d’ordre sonore et que nom et objet nommé – résultats de cette création – procèdent de la même essence.

Le deuxième point est que si l’objectif de la conscience est finalement de se contempler elle-même à travers sa création, cette dernière comporte alors forcément, par construction, le principe intrinsèque du chemin retour à la conscience initiale. Dans le Tantra, cet appel au retour est nommé kama (désir) et est souvent mal interprété lorsqu’il est compris de manière littérale et réduit à l’énergie sexuelle.

(source : Internet)

Ce double processus de création/contemplation se déroule ensuite, selon la théorie des quatre états de la parole, en autant d’étapes de manifestation du Verbe (Vak) :

  • parole transcendante (Para-Vak) : renferme tous les autres états de la parole, contient toutes les vibrations à l’état indifférencié, son statique ;
  • parole voyante (Pashyanti-Vak) : état du désir de différentiation et de la structuration, niveau du monde causal où les vibrations peuvent être perçues/expérimentées par des êtres illuminés (d’où les termes de parole voyante ou de son lumineux) comme les rishi ;
  • parole intermédiaire (Madhyama-Vak) : état du langage, des formes-pensées, niveau du monde subtil où les mots et les lettres sont différenciés mais non encore audibles ;
  • parole grossière (Vaikhari-Vak) : parole exprimée sous forme de sons audibles, niveau du monde physique.
Représentation de Vak en tant que divinité (artiste : Poonam Mistry)

Les mantra, en fonction du développement spirituel du pratiquant, lui permettent d’atteindre différents niveaux de conscience, différents états plus ou moins subtils du Verbe : du son audible, à celui des pensées, de l’expérience intuitive ou de la réabsorption transcendantale.

Les états de Vak et la pratique des mantra sont parfois mis en relation avec les corps subtils humains de la manière suivante.

État du VerbeNiveau de conscienceChakraType de mantra
Vaikhari-Vak Veille Gorge Mantra chanté
Madhyama-Vak Subconscient Cœur Répétition silencieuse
Pashyanti-Vak Inconscient Plexus solaire Méditation profonde
Para-Vak Fusion (samadhi) Base Vibration non manifestée

Observons ici l’ordre et la direction du son dans le corps : ils sont inversés par rapport à celui de l’éveil spirituel, généralement vu comme ascendant. Para-Vak ou l’énergie vibratoire la plus subtile est en effet logée au niveau du chakra de la base car elle n’est autre de la Kundalini. Et c’est l’éveil sonore de cette énergie qui déclenche ensuite sa remontée vers les chakras supérieurs, comme une redivinisation des corps physique, énergétique et causal.

L’image ci-dessus représente de manière schématique et donc forcément simplificatrice, une vue du Mantrashastra selon la grille d’analyse du Samkhya.

Mais plus que les différents étapes et subdivisons des processus miroirs de manifestation et réabsorption, le point central de la philosophie des mantra est le suivant : caché au plus profond de nous-même, de notre inconscient, résonne – par construction même de l’univers – l’écho de la vibration divine et les germes du retour à sa source.

La pratique des mantra est ininterrompue depuis l’époque des rishi, et rendue continue par la transmission de maître à disciple. Et il s’agit de bien plus qu’une simple transmission de connaissance ou de formule secrète mais d’une expérience transcendante, d’un aperçu du chemin vers la réintégration dans la conscience universelle.

Conclusion

Nous voilà rendus au terme de cette première étape dans notre excursion de l’univers des mantra. Cet article peut sembler très théorique car il introduit des concepts parfois très abstraits voire ésotériques. Il nous a cependant semblé nécessaire de les aborder en premier pour nous concentrer ensuite dans les articles suivants sur les mantra eux-mêmes et leur usages.

Pour vous faire patienter et revenir au concret, écoutez à nouveau le mantra de Gayatri au Soleil, extrait du Rig-veda mais sous une autre forme que celle chantée du début d’article.

Nous découvrirons peut-être, dans le prochain article de cette série, pourquoi les syllabes du mantra sont positionnées sur le corps du yogi…

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