Mantra – Nature et structure

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Après avoir replacé, dans le premier article de cette série, les mantra dans leur contexte historique, culturel et philosophique, attachons nous désormais à mieux cerner leur nature afin de préciser leurs pratiques et les effets escomptés.

Mantra et mental

Commençons donc par analyser la signification du mot mantra lui-même. Son étymologie sanskrite est composée de la racine verbale man penser et du suffixe -tra qui désigne l’instrument. Le mantra est donc instrument de pensée. Observons qu’il possède la même racine verbale que le mot manas, le mental perceptif.

Nous avons vu dans le premier article de cette série que manas est un des éléments constitutifs (tattva) de la manifestation selon le Samkhya et dans un autre article qu’il est afférent à un des cinq enveloppes constitutives de l’homme : manomaya kosha ou enveloppe du mental émotionnel ou perceptif. Ces différents éléments sont représentés dans l’image ci-dessus.

De ce point de vue étymologique, les mantra sont donc des outils pour travailler sur la dimension mentale de l’être et de la manifestation. En effet, on peut voir les mantra comme outils de travail des postures de l’enveloppe mentale, équivalentes des asana. Leur répétition (japa) permet certes de distraire le mental pour l’éduquer à se focaliser mais c’est également en même temps une forme d’autosuggestion, une méthode Coué.

Méthode Coué et The Mantram Handbook d’Easwaran

Nous avons tous déjà expérimenté le mécanisme mental mis en œuvre par la répétition des mantra lorsque nous avons un air ou une mélodie en tête qui n’a de cesse de revenir. Ces répétitions peuvent être déclenchées par une réelle perception auditive mais également sans aucun stimulus sonore, les neuroscientifiques appellent ce phénomène « imagerie musicale involontaire » (INMI).

La pratique de japa induit un travail en profondeur, dans le subconscient, qui peut ramener à la conscience des expériences passées, de la même manière que les INMI.

Extrait d’une représentation schématique de la Samkhya (source : premier article de cette série)

Pour mieux comprendre ce procédé il faut tout d’abord bien différencier manas, le mental, de buddhi, l’intellect:

  • Manas est la faculté de perception elle-même, donc différente des organes de perception ;
  • Buddhi est quant à elle la faculté – plus subtile – de raisonnement et de connaissance.

Le mental est sensoriel et mouvant. Il permet d’absorber le monde extérieur en dupliquant en soi les objets perçus. Il se métamorphose, en quelque sorte, pour copier l’objet reçu. Ce mouvement, appelé vritti ou fluctuation du mental, est la nature et la fonction mêmes de manas. En s’identifiant à l’objet, il en absorbe les qualités et les rend accessibles à l’intellect et à la conscience.

Et la répétition des mantra permet donc via l’identification mentale de toucher à d’autres dimensions plus spirituelles de l’être et de les faires entrer dans le champ de la conscience. Un tel état est présent dans la pratique d’ajapa japa où le mantra n’est plus répété physiquement ou mentalement mais est perçu intérieurement et sans effort par le pratiquant, comme s’il avait une existence propre et extérieure. Comme l’IMNI, il devient alors expérience de résonance et non plus de raisonnement et permet ainsi d’accéder à d’autres états de conscience. Le mantra est comme une cloche envoyée sonner dans l’inconscient pour y travailler de lui-même. C’est pourquoi la pratique des mantra permet la purification karmique de souvenirs enfouis parfois de vies antérieures (samskara).

Ce mécanisme d’autohypnose fonctionne a priori quel que soit le mantra ou la langue utilisés. C’est par exemple ce qu’affirme Eknath Easwaran dans son ouvrage « The Mantra Handbook« . L’auteur précise cependant que pour plus d’efficacité, les mantra sont idéalement à sélectionner parmi des textes sacrés à dimension universelle tels que : « Jésus aie pitié de moi, Jésus secours-moi« , « Je vous salue Marie« , « Hare Rama, Hare Krishna« , « Om mani padme hum« , « Barukh attah Adonai » ou encore « Bismillah ir-Rahman ir-Rahim« . Les lecteurs plus férus d’ésotérisme pourront se (ré)intéresser aux notions d’égrégore et de champ morphogénétique que nous n’aborderons pas  ici. Pour clore notre aperçu de la dimension universelle de cette pratique, citons le sage soufi du Xe siècle.

« Ce qui entendent ce Mot uniquement par l’oreille le laissent partir par l’autre oreille ; mais ceux qui l’entendent et l’impriment dans leur âme, le répètent jusqu’à ce qu’il pénètre leur âme et leur cœur et que leur être tout entier devienne ce Mot. Ils deviennent indépendants de la prononciation du Mot, ils sont libérés du son de ses lettres. Ayant intégré le sens spirituel du Mot, ils deviennent si absorbés en lui qu’ils n’ont plus conscience de leur propre non existence ».

Abû Saîd ibn Abû al-Khaïr

Mode harmonique (Source : Wikipedia)

A ce stade retenons que le mental est une porte d’entrée du mantra qui va ensuite vibrer et cheminer en nous pour résonner dans d’autres corps, entre les corps. A l’image des cordes d’un instrument, le mantra est l’archer faisant vibrer l’harmonique des différents corps et niveaux de conscience nous constituant. Ceci permet, tout comme la corde sympathique en musique, de faire vibrer indirectement d’autres parties subtiles de notre être.  Un peu comme le chant diphonique que l’on entend dans la vidéo ci-dessous où le chanteur produit plusieurs voix en parallèle (ce lien youtube donne quelques explications sur le sujet).

La résonance peut se faire également  en sens inverse, du subtil vers le plus grossier, par perception de sons spirituels en état de méditation. Lorsque les fluctuations du mental s’effacent au profit d’une expérience plus subtile, conformément à la célèbre définition de Patanjali : « Yogaś citta-vṛtti-nirodhaḥ » (« Le Yoga est la cessation des fluctuations du mental« ). Traditionnellement les 10 sons intérieurs non frappés (anahata nada) que le yogi peut percevoir en fonction de son niveau spirituel sont les suivants.

Équivalent sonoreEffet
1Gazouillis d’oiseauxTonique
2Chant de criquetsHypnotique
3ClocheAmour, joie
4ConqueCalme enivrant
5Instruments de musique vana ou tamburaFraîcheur enivrante dans la colonne
6Percussion aiguëVibration de la gorge et du sommet du crane
7FlûteRévélation, joie
8Percussion graveVide et résonance intérieurs
9Barrissement d’éléphantBéatitude, légèreté
10TonnerreDissolution

Les dix sons intérieurs classiques (Source : ouvrage « Microchakras pour une évolution psychologique et spirituelle » de Sri Shyamji Bhatnagar)

Sans être au niveau des rishi, cet état se rapproche un peu plus des fulgurances sonores qu’ils ont perçues via le Verbe en état de Pashyanti-Vak (se reporter au premier article de cette série).

Le cœur des mantra

Une autre pratique très puissante de japa est le kirtan, chanté et généralement en groupe. Elle est lié au Bhakti Yoga ou Yoga de la dévotion. Mais avant de nous concentrer sur le kirtan, clarifions un point important au sujet des chakras.

L’anatomie du corps subtil décrit plusieurs centres énergétiques, les chakra, reliés via des circuits d’énergies, les nadi. Il existe de nombreux chakra et nadi, bien que de nos jours sept chakra et trois nadi principaux soient surtout mis en avant (cf. laya yoga évoqué dans un autre article YogArkana). La notion de chakra est cependant ancienne et évoquée dès la période védique.  On y trouve notamment deux chakra parfois qualifiés de mineurs : soma chakra lié à la Lune et surya chakra lié au Soleil :

  • Soma chakra, situé au milieu du front et à l’arrière de la tête est le centre de production du nectar divin appelé également soma ou encore amrita (qui a donné l’ambroisie de la mythologie grecque) ;
  • Surya chakra correspond au centre vers lequel s’écoule le nectar pour y être consumé.

Selon la tradition, ce processus prive l’homme de l’accès à son immortalité. Les pratiques de postures inversées (vitaripa karani) et de khechari mudra sont parfois associées à la récupération de ce nectar.

Surya chakra est également appelé Hridaya, chakra du cœur à 8 pétales. Il est donc différent d’anahata qui comporte 12 pétales et est associé à l’élément Air. Hridaya est situé entre les 3e et 4e chakra, juste en-dessous d’anahata pour certain à l’intérieur de ce dernier pour d’autres. Il s’agit du sanctuaire intérieur où siège la flamme divine en l’homme et d’où rayonne et résonne l’amour inconditionnel à travers les différents plans de manifestation. Il est donc également lié au corps causal (anandamaya kosha). Ce cœur spirituel, plus multidimensionnel que les cœurs énergétique et physique, est la graine divine en chacun de nous.  C’est là que les pratiquants du Bhakti Yoga visualisent et ressentent leur divinité personnelle ou Ishta Devata. En pratiquant la dévotion, les bhakti yogi  recherchent la fusion avec le principe divin retenu pour leur pratique puis avec l’absolu.

Le héros Hanuman du Ramayana, archétype du bhakti yogi, est parfois représenté comme ci-dessus avec l’objet de sa dévotion situé dans le cœur : le couple de Rama (avatar de Vishnou) et Sita. A son instar, la reconnexion avec le corps causal est alors recherchée par trois moyens complémentaires : l’action et le service désintéressés (karma yoga), la dévotion (bhakti yoga) et l’absorption (laya yoga).

Le kirtan, chant dévotionnel en groupe, est une pratique centrale du bhakti yoga. Des mantra y sont chantés de manière répétitive, parfois jusqu’à induire un état de transe dépassant alors le corps mental pour effleurer corps de félicité via le contentement et la joie du cœur. C’est souvent une sorte de méditation collective accompagnée de libérations émotionnelles où puissance vibratoire collective et puissance vocale individuelle se conjuguent et s’activent l’une l’autre.

Le kirtan permet ainsi de purifier les émotions du corps mental, de lâcher prise et de se régénérer dans le cœur. Les effets de cette pratique sont documentés dans le film Mantra – Le son du silence sorti récemment que nous vous conseillons de visionner. Par exemple, l’artiste américain Krishna Das y raconte avoir été sauvé par cette pratique en l’aidant à canaliser son énergie. Ce n’est pas sans rappeler des cas similaires de rock stars pratiquant les mantra comme Sting, Tina Turner ou Nina Hagen.

« Chanting is another type of yoga. It’s so simple. It doesn’t require you to believe anything. If it feels good, it’s good. »

Krishna Das

En effet, cette pratique a connu un essor important en Occident ces dernières années, notamment aux États-Unis. On notera par exemple la création de la plateforme Web Bhakti Breakfast Club, dédiée à l’apprentissage du kirtan.

L’harmonium, instrument occidental introduit et adopté en Inde peu de temps après sa création au XIXe siècle et que l’on retrouve souvent dans le kirtan, illustre en boucle inverse l’influence entre Orient et Occident.

A ce stade nous avons vu que la répétition des mantra peut être pratiquée selon les méthodes ajapa japa ou kirtan avec l’objectif commun de purifier le corps subtil et de transcender pensées et émotions. Nous avons également vu que ces méthodes ont une portée universelle. Il subsiste cependant un point qui nous pousse à replonger dans la tradition indienne.

Historiquement la pratique des mantra s’est diffusée au Tibet et en Chine via la Bouddhisme Vajrayana. Or si les mots eux-mêmes importaient si peu alors pourquoi les pratiquants se sont parfois évertués à vouloir conserver la prononciation sanskrite ? Et ce, quitte à la déformer au fur et à mesure de l’éloignement linguistique, géographique et temporel (notons par exemple que le mantra « Om mani padme hum«  est en langue sanskrite et non tibétaine). Pour tenter de répondre à cette question, intéressons-nous désormais à la langue sanskrite elle-même et à son omniprésence au sein du Mantrashastra.

Mantra et Sanskrit

La tradition affirme que la Sanskrit a été révélé aux rishi il y a de milliers d’années en tant que langue sacrée et même langue des dieux. La première trace écrite du Sanskrit est le Rig-veda au XVe siècle av. J.C., mais la langue comme la sagesse orale védique sont probablement bien antérieures sans que l’on sache aujourd’hui leur donner un âge.

La langue aurait été conçue pour parfaitement véhiculer les idées et les concepts des Veda, il s’agit du sanskrit védique par opposition au sanskrit classique qui en est une évolution, codifié entre 600 et 400 av. J.C. par le grammairien Panini, et qui reste une langue toujours vivante. C’est la découverte de cette grammaire sanskrite en Occident qui a donné naissance au XIXe siècle à la linguistique et à la grammaire comparée. Et du point de vue de cette science, le sanskrit fait partie d’une famille des langues directement issues d’une langue mère hypothétique baptisée l’indo-européen, à l’origine d’une grande partie des langues parlées sur Terre (plus de 1000 langues et près de 3 milliards de locuteurs).

Arbre simplifié des langues indo-européennes (Source : Wikipedia)

Ce qu’il faut retenir est que le Sanskrit dans sa forme védique comme classique est considéré comme révélé, via les rishi en même temps que les Veda ou plus tard via des grammairiens tels que Panini. A ce titre, la langue du temps védique était tout simplement appelée Vak (la parole) ou Shabda (le son ou le corps subtil du son comme évoqué dans le premier article de cette série). Le terme de Saṃskṛtam sera utilisé plus tard pour désigner la langue « parachevée » par les grammairiens.

Le sanskrit est une langue complétement phonétique où chaque lettre est toujours prononcée de la même manière, et ce – grâce à la tradition orale de transmission des Veda – depuis des milliers d’années. Elle est également euphonique, c’est-à-dire qu’elle produit des sons poétiques agréables à entendre ou aisés à prononcer via des changements phonétiques dus à l’influence de phonèmes voisins (exemple en français : « A il mangé ? » devient « A-t-il mangé ?« ). De même le rythme est intégré par construction dans la langue où chaque syllabe dure soit un temps, soit deux temps et les voyelles étant donc soir courtes, soit longues. Par exemple le mot āsana, prononcé aasana, dure toujours exactement 4 temps =  2 (aa) + 1 (sa) + 1 (na).

La phonétique et l’articulation du Sanskrit sont détaillées et codifiées dans les traités de grammaire : la langue est conçue en fonction de la physiologie humaine avec chaque son fabriqué à un endroit spécifique de la bouche ou de la gorge.

SonOrigine de l’articulationPartie de la langue utilisée
1GutturalArrière de la gorgeArrière
2PalatalPalais durAvant
3CérébralPalaisPointe
4DentalDerrière les dentsPointe
5LabialLèvresNon utilisée
(Source : Sanskrit Sounds)

Ainsi la phonétique du Sanskrit et des mantra, lorsqu’elle est parfaitement respectée, stimulerait des points réflexes précis et aurait des impacts spécifiques sur les corps physique et subtil.

Le Sanskrit n’a commencé à être écrit que tardivement au regard de ses origines millénaires, les traces écrites les plus anciennes connues remontent au IIIe siècle av. J.C. Langue purement phonétique, elle a pu et est encore transcrite via de multiples langues semi-syllabaires où les signes de l’alphabet représentent soit une syllabe soit un phonème. Par exemple, l’image ci-dessous présente une même phrase sanskrite notée dans plusieurs systèmes d’écriture.

(Source : Wikipedia)

On remarquera que certaines des langues illustrées plus haut ne sont pourtant pas classées dans la famille indo-européenne mais dravidienne (comme le Tamoul, le Telougou, le Kannada ou la Malayalam).

L’écriture Devanagari a été généralisée sous l’époque coloniale britannique. Notons cependant qu’elle est également utilisée pour d’autres langues indiennes que le Sanskrit comme l’Hindi ou le Marathi. Nous voyons bien que les langues et les systèmes d’écriture indiens sont orthogonaux.

La graphie Devanagari est dérivée de l’écriture Brahmi, la plus ancienne connue en Inde et sur l’origine de laquelle les spécialistes semblent se perdre en conjectures (alphabet araméen, hiéroglyphes égyptiens, écriture de l’Indus…). Toujours est-il que le Devanagari est l’écriture utilisée par la tradition du Mantrashastra pour représenter les nombreux sons du Sanskrit.

L’alphabet est donc composé d’une cinquantaine de lettres-phonèmes, appelées varna. Or, comme nous l’avons vu dans le précédent article, la manifestation est vibratoire, la langue Sanskrite est révélée et les varna sont l’expression même de la création originelle. Du coup, dans les différentes sectes tantriques du Mantrashastra, on retrouve l’alphabet (varnamala) comme outil de compréhension de la manifestation.

  • Par exemple le Shivaïsme du Cachemire associe un varna à chaque tattva du Samkhya tantrique. Le varna, le son et le principe de manifestions sont indissociables tout comme le nom et l’objet nommé le sont également. Ainsi l’alphabet est ordonné et symbole de la création.
  • Pour d’autres, les lettres du varnamala sont l’union de Shiva et Shakti : Shiva étant représenté par les consonnes et Shakti par les voyelles, énergies d’articulation des consonnes.
  • Dans le Shaktisme, l’alphabet s’avère être si puissant qu’il a été divinisé sous le symbole de la déesse Matrika, la mère divine, dont le corps est composé des varna. Ainsi les lettres de l’alphabet sont les aspects de Shakti à travers lesquels l’univers est énergisé.

Un autre aspect symbolique de la dynamique de manifestation des énergies réside dans l’association des varna et des chakra. Ces derniers sont représentés sous forme de lotus dotés d’un nombre variable de pétales. A chaque pétale est associé un phonème.

Guirlande sonore des lettres (input : Freedom Vidya)

Ainsi, en partant du haut du corps et du début de l’alphabet, les lettres et donc les énergies correspondantes se déploient dans l’homme sous forme de spirale, telle une guirlande sonore. L’alphabet-matrice et la guirlande des lettres ne sont pas sans rappeler l’arbre de vie de la Kabbale qui énumère des puissances créatrices (sephirot) reliées via des sentiers balisés par les 22 lettres de l’alphabet hébraïque.

Ainsi chacun des varna mantra correspond à un nadi connecté au chakra, à une vibration et une fréquence spécifiques. L’association de varna réalisée par un mantra plus complexe a donc un impact fondamental sur le corps, avant d’avoir une signification ou un symbolisme particulier. Ainsi l’utilisation d’un mantra permet de rappeller l’état de conscience et la configuration énergétique expérimentés et transmis par le rishi.

Il semble donc que du point de vue du Mantrashastra, la sonorité des différentes phonèmes sanskrits soit importante tant au niveau physique (points réflexes) que subtil (énergies de manifestation liées aux varna). Forts de ce constat, intéressons-nous maintenant aux différents types de mantra sanskrits et à leurs structures.

Typologie de mantra

Pour être manifestées les lettres doivent être combinées. Par exemple, on ne peut pas prononcer une consonne (principe Shiva) sans l’associer à une voyelle (principe Shakti). C’est l’articulation des varna potentialisés qui permet la manifestation de leur énergie, à travers des syllabes, des mots, des phrases, des strophes, etc.

Le tableau ci-dessous propose une catégorisation des différents types de mantra pour pouvoir ensuite les aborder dans le reste de l’article. Il s’agit donc que d’une grille d’analyse utile à notre exposé et non d’une typologie exhaustive et canonique. Il existe en effet de multiples autres manières de classer, regrouper et présenter les mantra, tant ils sont nombreux et entrent parfois dans plusieurs catégories (le pranava Om en est un bon exemple).

CatégorieDescriptionExemples
BijaVarna bija (lettre)A
E
I
 Chakra bija (monosyllabe)Lam
Vam
Ram
 Shakti bija (syllabes)Om
Aim
Krim
Bija mantraPlusieurs bijaKrim Hum Hrim
Hrim Shrim Krim
Aim Hrim Krim
Nirguna mantraSans attribut, brahmique (maximes)Om
Soham / Ham sa
Tat Tvam Asi
Saguna mantraAvec attribut tantriqueHari Om
Om gam Ganapataye namah
Shri Rama jai Rama jai jai Rama
 Avec attribut astrologiqueOm Sum Suryaya Namah
Om Cam Chandraya Namah
Om Kum Kujaya Namah
Mantra védiquesHymnesGayatri du Soleil
Mrityunjaya
Om Asatoma

Bija (sons racines)

Les plus petites unités vibratoires manifestées de cette manière sont les bija, syllabes particulières considérées comme les germes du sanskrit et des autres mantra. Il existe trois types de bija :

  1. les monosyllabes qui permettent de prononcer les lettres de l’alphabet : elles  manifestent donc les varna et les structures fondamentales de l’univers ;
  2. les monosyllabes associées aux chakra (Lam, Vam, Ram, Ham, Yam, Ksham, Om) : elles manifestent les énergies et les éléments associés à chaque centre du corps subtil ;
  3. des sons plus complexes (comme par exemple : Klim, Hrim, Aim…) : ils manifestent les forces fondamentales de l’énergie créatrice, associées dans le Tantrisme à des divinités, ces bija sont à ce titre parfois appelés shakti bija.

Ces sons primordiaux n’ont pas de signification particulière : leur appréhension ne peut être intellectuelle mais uniquement expérience de conscience. En synthèse, les bija sont les principes structurels (varna) et dynamiques (chakra et shakti bija) de la manifestation vibratoire de l’univers. L’union des principes Shiva et Shakti engendre les sons germes. Ils sont les fulgurances sonores perçues et descendues dans le plan grossier par les rishi.

Les chakra bija peuvent être utilisés pour purifier et équilibrer les centres subtils d’énergie, comme proposé par exemple dans la vidéo suivante.

En voici une version plus dynamique en mode beatbox par MC Yogi :

Voici une liste de quelques shakti bija et des énergies primordiales desquelles ils émanent. Ces mantra se terminent toujours par une des deux lettres spéciales de l’alphabet, correspondant au mode de propagation des énergies auxquelles ils sont associés :

  • ḥ : son final aspiré pour propager l’énergie via le souffle vital ;
  • ṃ : son final nasal pour propager l’énergie par résonnance de l’impulsion primordiale (bindu).
BijaType d’énergieDevataAutres noms
OmPranaBrahmanPranava
Parfois décomposé en A – U – M
AimConnaissance et créativitéSarasvati (Brahma) 
HrimRayonnement actifParvati (Shiva)Maya-bija
Shakti-bija
ShrimAttraction et abondanceLakshmi (Vishnou)Lakshmi-bija
HlimProtectionBagalamukhiRaksha-bija
KrimAction et stimulationKaliKali-bija
KlimCréation et désirKamadevaKama-bija
HumIntégrationBhairavaVajra-bija
StrimPaix et stabilitéVadhuShanti-bija
Vadhu-bija
RamCompassionRamaAgni tattva bija (feu)
Bija du 3e chakra
GamMouvement et accomplissementGanesha 
KshraumForce transcendanteNarasimha  
DumEnergie salvatriceDurga 
HaumVitalitéShiva 
KhphremRéintégration et résorbptionSpanda (principe shivaïque)Samhara-bija
SauhVolonté, activité et connaissanceShaktiHridaya-bija

Cette liste est loin d’être exhaustive tant les subtilités d’expression de l’énergie vibratoire sont nombreuses et variées. De plus elle est purement indicative tant il est important d’expérimenter les bija plutôt que de vouloir rattacher un sens ou une signification intellectuelle. C’est pourquoi la transmission d’un mantra par un guru est avant tout expérimentale, ce dernier appréhendant à la fois les dimensions subtiles de son élève, des mantra et plus généralement de la réalité.

Bijamantra

Les bija peuvent être combinés pour former des mantra plus complexes, nommés bijamantra, comme par exemple :

  • Hrim Shrim Krim : associe les facettes créatrice, de maintien et destructrice de shakti ;
  • Aim Hrim Krim : équilibre l’action des tous guna (énergie de Sarasvati pour rajas, de Lakshmi pour sattva et de Kali pour kapha) ;
  • Krim Hum Hrim : réveille l’énergie du cœur en enchaînant libération des nœuds, augmentation du feu et projection dans l’infini.

Exemple de bijamantra Om Hrim Shrim Klim Aim Sauh (Sundari Mantra)

Il existe une multitude de combinaisons possibles, certains bijamantra pouvant contenir de nombreux sons racines. Par exemple associer dix à douze bija est une pratique courante. Un autre exemple est le mantra de la transmutation de la parole qui consiste à réciter l’intégralité des lettres de la guirlande de l’alphabet.

Nirguna mantra (sans attributs)

Dans cette catégorie se trouvent des mots ou des maximes (mahavakya) exprimant un principe absolu. Ces mantra sont dit sans attributs. Souvent issus des traités philosophiques des Upanishad, de part leur relation avec l’absolu (Purusha, Brahman…), ils sont parfois également appelés mantra brahmiques.

En voici quelques exemples :

  • Om : en tant que vibration primordiale, contenant l’ensemble des mantra ;
  • So Ham : mantra lié à la respiration et au lien entre microcosme et macrocosme, signifiant « je suis pure conscience » ;
  • Ham Sa : mantra similaire au précédent et associé dans les Upanishad à Hamsah, l’oiseau de l’âme visualisé dans le cœur ;
  • Aham Brahmasmi : « je suis Brahman » ;
  • Tat Tvam Asi : « tu es l’absolu ».

Exemple de prononciation du mantra So Ham (par SwamiJ) :

Saguna mantra (avec attributs)

A la différence de mantra de la catégorie précédente, ceux-ci se réfèrent à des attributs ou à des aspects spécifiques de principes absolus. Nous présentons dans cet article deux catégories principales :

  • mantra tantriques : relatifs à des divinités spécifiques (devata) ou plutôt aux principes de manifestation de l’énergie créatrice qu’elles symbolisent ;
  • mantra astrologiques : relatifs aux éléments de l’astrologie védique (jyotisha, un des six vedanga) ou plutôt aux modes de rayonnement de l’énergie qu’ont les astres.

Notons qu’il existe ainsi par exemples des mantra liés à l’espace et aux directions, utilisés par exemple dans le science de architecture (vashtu shastra) qui fait partie du vedanga sthapatyaveda.

A nouveau, clarifions un point important pour ensuite mieux appréhender ces types de mantra. En nous concentrant sur les attributs liés aux devata pour illustrer le propos.

La tradition indienne a tendance à diviniser certains principes ou lois spirituels pour interagir de manière expérimentale avec eux. Elle comporte et vénère ainsi de multiples divinités, qu’elles soient d’origine védique et/ou tantrique, et en même temps se réfère à un principe absolu (Brahman, Ishvara). De l’extérieur cela peut être qualifié et catégorisé par l’Occident comme du polythéisme ou plus subtilement de l’hénothéisme. D’un point de vue expérimental il s’agit de fusionner avec un principe de manifestation du divin, toujours en quête de réabsorption avec la conscience absolue. Les devata sont dès lors des moyens pratiques d’accéder à l’absolu (leurs équivalents dans le Bouddhisme tantrique tibétain sont les yidam). Le choix d’un devata revient à celui d’une strate du flux d’énergie subtile, comme choisir une couleur pour atteindre l’immaculé.

Rappelons maintenant la relation consubstantielle entre le nom et l’objet nommé, exposée dans le premier article de cette série : le nom et l’objet émanent d’un seul et même principe dans un processus sonore de la manifestation. Il découle de tout cela que la fusion avec le devata est atteignable via l’expérimentation de son nom sous la forme de mantra. Comme déjà exposé plus haut, le pratiquant utilise le devata comme support, comme voie de passage pour son voyage d’ascension spirituelle. On peut ainsi affirmer que tous les devata mènent à Brahman. Et comme dans tout voyage de conscience, où chemin et destination fusionnent, le pratiquant absorbe, rayonne et résonne avec les qualités du devata. Cet effet de bord de l’expérience spirituelle peut parfois devenir un obstacle. Il  justifie alors pour certains l’utilisation de mantra pour des pratiques que l’on pourrait qualifier de magiques. La pratique la plus avancée consiste pourtant non pas à fusionner avec un principe de pouvoir mais bien à le dépasser pour fusionner avec un principe supérieur, et cætera.

Une fois cette mise au point faite, il nous est désormais plus facile d’aborder les mantra en les dénudant de tout enrobage religieux, superstitieux ou occulte pour se concentrer sur l’expérience recherchée. La pratique en devient plus universelle, non sans en rappeler d’autres comme l’évocation des noms des saints, anges, rayons ou attributs divin dans d’autres traditions.

Les mantra que nous avons qualifiés, par simplification, de tantriques sont très nombreux. En effet il existe un très grand nombre de devata utilisables comme support et certains devata disposent en outre de multiples noms correspondant à des attributs encore plus spécifiques des principes qu’ils émanent.

Nous nous limitons ici à illustrer cette diversité par quelques exemples regroupés dans la tableau ci-après, qui se limitent aux devata très couramment utilisés.

DevataFonctionGenreExemples de mantra (aspect du devata)
BrahmaCréationMOm Kham Brahma
Om Sat Chid Ekam Brahma
VishnuPréservationMOm Namo Narayanaya (Narayana : émanation)
Om Namo Bhagavate Vasudevaya (Krishna : avatar)
Jai Shri Ram (Rama : avatar)
ShivaDestructionMOm Namah Shivaya
Om Hrim Haum Namah Shivaya
Om Namo Haraya
SarasvatiSavoir, Musique, ParoleFHrim Aim Dhim
Om Shrim Saravatyai Namah
LakshmiAbondanceFShrim Hrim Klim
Shri Radhayai Svaha (Radha : avatar)
Om Shri Mahalakshmyai Namah
ParvatiPouvoir fémininFAim Klim Sauh (Sundari : beauté)
Krim Kalike Svaha (Kali : délivrance)
Om Dum Durgayai Namah (Durga : guerrière)
GaneshaIntelligence, SuccèsMOm Sri Maha Ganapataye Namah
Om Gam Ganapataye Namah
Hrim Gam Hrim Ganapataye Svaha
HanumanForce, DévotionMOm Ham Hunamate Namah
Namo Bhagavate Anjaneyaya Mahabalaya Svaha

Nous n’entrons pas non plus ici dans le détail des mantra astrologiques tant jyotisha est un système à part entière qui pourrait à lui seul faire l’objet d’une série dédiée d’articles sur YogArkana. Bornons-nous donc à lister les énergies stellaires du système astrologique védique et des exemples de mantra associés.

Nom sanskritAstreRayonnementBijaShakti BijaExemple de mantra
SuryaSoleilAutorité
Puissance
SumHrimOm sum suryaya namah
Om hram hrim hraum sah suryaya namah
ChandraLuneCréativité
Prospérité
ChamShrimOm cham chandraya namah
Om shram shrim shraum sah chandraya namah
Mangala (Kuja)MarsAction
Transformation
KumKrimOm kum kujaya namah
Om kram krim kraum sah kujaya namah 
BudhaMercureConnaissance
Parole
BumBrimOm bum budhaya namah
Om bram brim braum sah budhaya namah 
Guru (Brihaspati)JupiterSagesse
Spiritualité
BrimGrimOm bril brihaspataye namah
Om gram grim graum sah gurave namah 
ShukraVénusAmour
Béatitude
ShumDrimOm shum shukraya namah
Om dram drim draum sah shukraya namah 
ShaniSaturneOrganisation
Destruction
ShamPrimOm sham shanaye namah
Om pram prim praum sah shanaye namah 
RahuEclipse solaireInconscience
Obscurité
RamBhrimOm ram rahave namah
Om bhram bhrim bhraum sah rahave namah 
KetuEclispe lunaireSpiritualité ésotériqueKemStrimOm kem ketave namah
Om stram strim straum sah ketave namah 

Dans le tableau ci-dessus, il faut différencier le bija correspondant au nom de l’astre considéré, à son essence, du shakti bija lié à son rayonnement externe.

Les sarguna mantra étant très nombreux, intéressons-nous à leur structure générale pour mieux comprendre comment ils sont construits et appréhender cette multitude.

StructureTypeFonctionExemple
ConnexionBija OmConnexion aux plans subtils via attraction de shabdaOm
PotentialisationBijaConcentration de shabda dans un potentiel de manifestation, essence du mantraGam
Energie (shakti)BijaInvocation d’une énergie ou vibration pour se relier au devataHrim
Déité (devata)Nom ou aspect d’une deitéManifestation et expansion du potentiel précédent, selon la forme de conscience symbolisée par la déitéGanapataye
Salutation (pallav)MotProjection intentionnelle du mantraNamah

Les mantra avec attributs comportent tout ou partie de ces éléments de structure. Ainsi la plupart débutent avec la syllabe sacrée Om, comportent le nom du devata et finissent par une salutation finale. Ces mantra, que l’on peut considérer comme génériques, peuvent être spécialisés ou affinés par l’ajout de bija supplémentaires relatifs à l’essence vibratoire du mantra et à l’énergie de connexion au devata. Cela donne avec l’exemple du tableau précédent :

  • Om Ganapataye Namah : version générique d’un mantra de Ganesha ;
  • Om Gam Ganapataye Namah : version renforcée avec le bija lié à Ganesha ;
  • Om Gam Hrim Ganapataye Namah : version encore précisée avec le bija Hrim, énergie de connexion active.

Les mantra peuvent être aussi plus courts, en étant par exemple :

  • centrés sur le devata, dont le nom peut être accompagné d’une interjection honorifique : Sri Ram (Rama béni), Jaya Hanuman (honneur, victoire à Hanuman) ;
  • complétés par sa ou son parèdre : Sita Ram, Radhe Krishna.

La salutation, souvent finale, est une structure d’envoi du mantra. Elle peut être de genre masculin, féminin ou neutre correspondant à des intentions et modes de projections différentes dont des exemples sont donnés dans le tableau suivant.

GenreType de salutationProjectionExemples
NeutreRévérenceDésir, puissanceNamah
FemininGlorificationProtection, guérisonSvaha
Svadha
Tham
MasculinVictoireDynamisation, transformationHum
Phat
Vashat

Un autre type de bija est parfois ajouté pour ouvrir, activer le mantra comme avec une clé (kilaka). Ce point sera abordé un peu plus loin, après avoir étudié les mantra tirés des hymnes védiques.

Mantra védiques (hymnes)

Rappelons que les Veda ont été révélés aux rishi de manière sonore avant d’être transcrits. Ils résonnent dans les différents niveaux de vibration du Verbe (Vak, cf. premier article de cette série). Les hymnes védiques sont donc eux-mêmes des mantra. Certains considèrent même que le Rig-veda dans son ensemble constitue un mantra.

Ainsi de nombreux hymnes sont également utilisés dans les pratiques de mantra. Outre leur nature vibratoire intrinsèque, ils sont également chargés de l’énergie d’une résonance humaine à travers les siècles dont la vocalisation précise est garantie par la structure phonétique de la langue sanskrite. Constitués de phrase et des strophes, ils sont porteurs d’un sens plus explicite que les types de mantra précédemment présentés. Ceci ne doit pas pour autant faire oublier leur nature intrinsèquement vibratoire et subtile.

A nouveau, nous nous limitons dans cet article à présenter certains de ces hymnes souvent utilisés comme mantra, sans chercher une exhaustivité qui nous mènerait au final à citer quasiment l’ensemble du corpus védique (Upanishad compris).

Surya Gayatri Mantra

Un des hymnes les plus connus et les plus utilisés est la Gayatri Mantra. Notons tout de suite qu’il s’agit en fait de la Gayatri du Soleil, et même plus précisément de l’aspect lumineux Savitur du devata solaire Surya. En effet, comme nous le verrons plus loin, gayatri désigne une manière de scander, d’insuffler de nombreux hymnes  védiques. Celui-ci est issu du Rig-veda (référence : 3.62.10).

Om Bhur-Bhuvah Suvah

Tat Savitur Varenyam

Bhargo Devasya Dhimahi

Dhiyo Yo Nah Prachodayat

Il en existe de multiples traductions, plus ou moins littérales. Nous reprenons ici celle du linguiste Sir William Jones cité par Wikipedia :

Adorons la suprématie du soleil divin, source de toute lumière de ce monde : c’est à lui que nous sommes redevables de nos plaisirs. Tout procède de son essence, et tout retourne dans son sein. Invoquons-le pour diriger nos facultés conceptives, de manière à comprendre complètement la composition de sa nature sainte et divine.

Exemple de prononciation (par Sanskrit Sounds) :

On retrouve ce mantra très connu parfois à des endroits surprenant comma par exemple dans le générique da la série télévisée Battlestar Galactica.

Maha Mrityunjaya Mantra (Tryambakam)

Voici un autre mantra très courant, issu du Rig-veda (7.59.12). Il est en lien avec Tryambaka ou « celui à trois yeux« , qualificatif du devata Rudra, plus tard identifié dans le Tantra à Shiva.

Om Tryambakam Yajamahe Sugandhim Pushti Vardhanam

Urvarukamiva Bhandanath Mrityor Mukshiya Mamritat

Une traduction condensée (par Instant Présent) :

Méditons sur les trois yeux de la Réalité

Dont le parfum imprègne tous les êtres.

Par Amour pour l’Immortalité, qu’Elle nous libère de la mort

Aussi facilement qu’on coupe la tige qui ligote le concombre.

Exemple de prononciation (par Sanskrit Sounds) :

Autre exemple de prononciation (par SwamiJ) :

Chanté par le Dalaï Lama (publié par Yoga Vidya Ashram Germany)

Ou par Deva Premal :

Pavamana Mantra (Asato Ma)

Le Pavamana est un mantra de purification issu de la Brihadaranyaka Upanishad (I.3.28).

Om Asato Ma Sad Gamaya

Tamaso Ma Jyotir Gamaya

Mrtyor Ma Amritam Gamaya

Il peut être traduit de la sorte :

De l’ignorance conduis-moi vers la connaissance

Conduis-moi de l’obscurité à la lumière

De la mort conduis-moi vers l’immortalité

Ce mantra a été repris en kirtan par de nombreux chanteurs.

Par exemple par Ravi Shankar et George Harrison (des Beatles) :

Ou encore par Deva Premal :

Shanti mantra (Saha Navavatu)

Cet hymne est cités dans plusieurs Upanishad (Kena, Svetasvatara, Krishna Yajurveda Taittiriya…). Il est souvent utilisé pour consacrer une interaction, par exemple entre maître et élève. Il est traditionnellement récité dans certaines écoles de Yoga avant le début des cours.

Om saha navavatu

Saha nau bhunaktu

Saha viryam karavavahai

Tejasvi navadhitam astu ma vidvisavahai

Om shanti shanti shanti

Une possible traduction en est :

Om, Que nous soyons tous protégés

Que nous soyons tous nourris

Que nous travaillons ensemble avec grande énergie

Que notre intellect soit vif (que notre étude / pratique soit efficace)

Qu’il n’y ait pas d’animosité entre nous

Om, paix (en moi), paix (dans la nature), paix (dans l’Univers)

Exemple de prononciation (par Sanskrit Sounds) :

Voici un exemple de vidéo détaillant le texte sanskrit et une traduction anglaise.

Et voici une explication détaillée en anglais du mantra par le projet The Sanskrit Channel :

Ceci clôt notre tentative de typologie des mantra, sonorisée avec quelques exemples.

Transmission des mantra

Nous avons présenté plus haut comment le sanskrit comme les Veda sont conçus depuis le début pour être transmis avec le plus de précision et le moins d’altération possibles. Il en est de même pour les mantra.

Tout d’abord ils sont transmis de manière orale et en langue sanskrite, ce qui en garanti la bonne prononciation si la grammaire codifiée du langage est respectée.

Mais les mantra les plus complexes sont également accompagnés d’un mode d’emploi ou viniyoga (à ne pas confondre avec un style de yoga dynamique abordé dans une précédente série d’articles consacrée au vinyasa).

Le tableau suivant présente les différents éléments généralement intégrés dans les viniyoga de mantra.

Procédé (viniyoga)NyasaInstruction
Sage (rishi)TêteRéférence au rishi à l’origine du mantra, premier guru de la transmission orale
Prosodie (chandas)BoucheIndications métriques et linguistiques sur l’énociation et le rythme du mantra
Structure de manifestation (devata)Cœur Indication de la devata à utiliser comme support de manifestation
Potentiel (bija)SexeIndication du principe, de l’essence du mantra
Energie (shakti)PiedPrécision du mode de propagation, indication de la direction vers le devata
Clé (kilaka)NombrilIndication pour débloquer ou activer le mantra, l’ancrer dans la conscience du pratiquant, souvent omise du viniyoga et transmise de maître à disciple

Certains éléments constituants le mantra lui-même sont rappelés comme le devata ou ses éventuels bija d’essence et d’énergie. Le rishi à l’origine de la descente du mantra depuis les plans subtils et par manifestation du verbe est également précisé.

Chandas, que l’on peut traduire par prosodie, précise la manière de scander, rythmer et finalement en quelque sorte animer le mantra. On peut rapprocher cela du mètre des vers poétiques, comme par exemple l’alexandrin en deux fois six syllabes. C’est notamment le cas pour les hymnes védiques dont les mètres sont codifiés dans un vedanga dédié à cet effet. Par exemple le terme gayatri désigne en fait un type de vers védique composé de 24 syllabes (trois vers de huit syllabes) à réciter avec rythme et emphase spécifiques. Ainsi le terme gayatri mantra est un abus de langage lorsqu’il désigne Surya gayatri mantra présenté plus haut. Car il existe de très nombreux hymnes et mantra utilisant le même chandas (gayatri s’applique à près de 25% du Rig-veda). C’est le cas par exemple du Shiva gayatri mantra :

Om Mahadevaya Vidmahe Rudramurtaye Dhimahi

Tannah Shivah Prachodayat

Le viniyoga d’un mantra peut également comporter la dernière instruction kilaka. Le mot peut être traduit par goupille ou pilier. Il s’agit d’une instruction souvent transmise uniquement de maître à disciple pour compléter le mantra de manière à le rendre pleinement actif, à le déployer. Cela peut être un bija supplémentaire ou un autre procédé à ajouter au mode d’emploi du mantra. Certains affirment que c’est le battement répétitif de la vibration sonore qui active la clé et libère le pouvoir contenu à l’intérieur du mantra. Quoi qu’il en soit, la notion de kilaka, évoque le besoin de créer une relation intime, voire secrète, avec le mantra pour véritablement y accéder de l’intérieur et à l’intérieur.

La transmission du viniyoga peut elle-même être codifiée, tant la tradition du Mantrashastra est soucieuse de la continuité et de la précision de la pratique des mantra. Cela met en œuvre la technique tantrique de nyasa ou de consécration du corps. Nous verrons dans le dernier article de cette série, que nyasa peut être utilisé pour ancrer ou imbiber le corps du pratiquant avec les vibrations du mantra. Ici la pratique est similaire mais concerne le viniyoga du mantra, dans ce cas elle est appelée sadanga nyasa où le premier mot précise la consécration des six parties du viniyoga sur six zones du corps. Ainsi le pratiquant place physiquement (via le toucher) ou mentalement les composants du viniyoga dans les zones de son corps précisées dans le tableau précédent : le rishi à la tête, chandas au niveau de la bouche, le devata dans Hridaya, kilaka au niveau du sexe et la direction impulsée par la shakti dans les pieds.

La forme sonore

La pratique de nyasa nous permet de toucher du doigt – c’est le cas de le dire – un autre aspect des mantra : leur relation à l’espace et donc à la forme. Rappelons à nouveau que le Verbe (shabda) informe, donne forme, à la manifestation. Et donc nyasa permet au pratiquant d’informer son corps, de l’accorder au mantra pour de meilleurs alignement et résonance du microcosme et du macrocosme.

Une notion similaire est mise en œuvre dans le rituel murti mantra d’infusion de l’énergie vitale d’un mantra dans une forme matérielle comme une représentation d’un devata. La forme (murti) devient, par action du Verbe, le devata. Le mantra divinise la forme et matérialise alors le subtil en lui donnant un corps sonore.

La correspondance entre le Verbe et l’onde de forme se retrouve de manière similaire dans la pratique tantrique des yantra.

Les développements récents de la cymatique (du moins au regard de la pratique multimillénaire des mantra et yantra) permettent aujourd’hui de visualiser la notion d’onde de forme.

Il faut donc appréhender les yantra comme des structures vibratoires correspondant dans la forme aux fréquences du Verbe qu’émanent les mantra et les devata associés. Ainsi, par équivalence du principe, du nom et de la forme, la concentration sur un yantra éventuellement combinée à la répétition du mantra associé est une puissante pratique spirituelle.

A la différence des mandala, les yantra ne sont pas figuratifs et sont composés de formes géométriques et de couleurs de base. Les mantra peuvent également y être intégrés par l’écriture de bija ou des mantra eux-mêmes.

La vidéo ci-dessous montre plusieurs exemples de yantra.

On y visionne parfois des yantra qui rappellent les carrés et des sceaux des pratiques magiques médiévales ou remises au goût du jour par certains.  Comme déjà précisé plus haut ce type d’usage peut faire facilement dévier le pratiquant de son chemin spirituel premier…

Le Shri Yantra est un des yantra les plus célèbres. Dans le Shaktisme, la pratique du Shri Vidya le combine à la récitation d’une série de mantra associés à différents aspect à la déesse.

Notons pour finir la pratique de likhita japa qui consiste à la répétition de l’écriture ou calligraphie du mantra par le pratiquant, un peu comme un écolier réalisant ses lignes d’écriture, pendant des heures. L’objectif reste toujours de fusionner avec le mantra et d’élever son niveau de conscience en passant par la forme et une méthode kinesthésique.

Conclusion

Nous voici arrivés à la fin d’une deuxième longue et dense étape de notre voyage dans l’univers des mantra. Il semble désormais clair que les mantra et les différents concepts et pratiques associés sont riches, nombreux et puissants.

Dans le prochain et dernier article de cette série nous aborderons les aspects beaucoup plus concrets de comment intégrer les mantra dans une pratique de Yoga et même dans son quotidien.

En attendant vous avez ici pas mal de matière à lire et relire sur la nature et la structure des mantra, tant leur univers est vaste et passionnant.

Consultez nos Cartes Mantra !

Om Shanti, Shanti, Shanti

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