Yama – Satya

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Satya est le deuxième Yama (observance) cité par Patanjali dans les Yoga Sutras. Nous avons vu dans le premier article de l’exploration des Yama et Niyama qu’Ahimsa – la non-violence et la compassion – est le fondement, la base et le plus important des Yama, les suivants n’en étant que des compléments ou conjugaisons. Il est important d’avoir ce point à l’esprit lorsque l’on aborde Satya.

Au niveau étymologique Satya a plusieurs significations en sanskrit, dont celle de « vérité » ou « véracité ». Selon cette acception l’objet du Yama est pour le Yogi de rester fidèle au principe de vérité et d’ainsi éviter le mensonge. Il s’agit donc de ne pas proférer de mensonge mais aussi de ne pas travestir la vérité, d’exagérer ou de mentir par omission ou ambiguïté, le silence lui-même peut être une forme de mensonge.

Cette posture d’honnêteté envers les autres peut faire peur : peur de ne pas ou plus être aimé, de blesser, de ne pas être reçu. Pourtant, choisir d’être vrai plutôt qu’agréable simplifie les relations avec les autres. La vérité peut gêner mais ne laisse pas de cicatrices, alors que le mensonge peut marquer à vie. Cela apporte aussi une grande économie d’énergie car tout mensonge entraîne forcément une dépense supplémentaire pour réparer après coup ce qui n’a pas été dit ou fait de manière appropriée. Cela évite également de passer du temps à regretter son manque de courage et à se sentir coupable. Mais cette posture ne doit pas pour autant être rigide : Satya doit absolument être équilibré avec Ahimsa. Il s’agit de trouver la bonne posture entre intégrité et non-violence, entre amour et respect de soi et de l’autre. Nous ne devons ni nous tromper, ni tromper les autres. Ainsi la non-violence empêche l’intégrité de devenir une arme susceptible de blesser l’autre.  Cela passe par exemple par privilégier le temps et la manière appropriés pour exprimer sa vérité à l’autre, de cœur-à-cœur.

Being honest may not get you a lot of friends but it’ll always get you the right ones

John Lennon

Satya concerne aussi le fait d’être sincère avec soi-même, de ne pas se mentir sur les situations, de ne pas chercher à embellir ou enlaidir la réalité. Il s’agit de rester honnête avec nos pensées, nos émotions et même nos intuitions au risque sinon de se déconnecter de soi, du Soi. Le manque d’intégrité intérieure nous prive de l’opportunité de travailler sur soi, sur notre égo. Cela demande du courage de ne pas fuir la réalité telle qu’elle est. Mais c’est une des clés de la connaissance de soi, qui permet de découvrir les aspects subtils et profonds de nos émotions, de nos constructions mentales et des afflictions provenant de nos vies antérieures. Accepter et observer nos imperfections sont les premières étapes de leur transformation. Nous sommes alors en plein dans le travail du Yoga selon Patanjali :

Yoga chitta vritti nirodha

Yoga Sutras – I.2

Ce qui signifie que le Yoga est l’arrêt des perturbations du mental (pensées automatiques, fluctuations et tourbillons des pensées et émotions).

Appliqué aux autres disciplines du Yoga, Satya implique d’être honnête dans sa pratique, d’accepter ses limitations, qu’elles se révèlent dans les postures, la pratique du souffle ou de la méditation. Rien ne sert de compenser ou de brûler les étapes pour les fuir. C’est à nouveau une déperdition d’énergie sur le long terme car cela entraîne mauvaises habitudes, usures et blessures. Il s’agit plutôt de laisser de coté l’égo et de profiter de chaque situation pour s’observer, s’étudier et petit à petit se transformer. C’est le sens du Niyama Svadhyaya que nous détaillerons dans un prochain article de cette série.

Quand la droite et la gauche sont intégrées, on se trouve en présence de la vérité, qui est le second principe de yama. Inutile d’observer le principe de la vérité, vous êtes déjà dans la vérité parce que vous ne l’éludez pas en ne faisant pas travailler suffisamment le côté faible.

B.K.S. Iyengar – L’Arbre du Yoga

Ce travail d’alchimie intérieure requiert de rester honnête avec soi et son ressenti car la transformation a des impacts sur notre vie et nos relations. Ainsi, tout en restant fidèle à Ahimsa et en apportant de la fluidité et de la compassion à notre relation à l’autre, il faut parfois choisir la transformation au détriment de l’appartenance à un groupe, à une philosophie ou à système de pensée. Grandir plutôt qu’appartenir. Cela ne signifie pas l’isolement mais une harmonisation de nos relations pour qu’elles vibrent plus justement avec notre intérieur, notre vérité. C’est le sens des rites de passage de nos sociétés traditionnelles, qui marquent des transitions d’une réalité à une autre. Ce n’est pas non plus parce qu’on se transforme que les autres doivent changer eux-aussi, rappelez-vous Ahimsa : chacun sa vérité, son tempo et son chemin. Au final ils mèneront tous au Soi divin !

Une autre traduction de Satya est « réalité ». Le mot dérive de la racine sanskrite « sat » qui signifie essence pure, inaltérable, divine. Dans les Veda, Satya est en lien avec Ritam, l’ordre ou l’harmonie cosmique.  Cela permet d’approcher une dimension plus subtile et plus profonde du Yama : après la relation aux autres, puis à soi, il s’agit désormais de relation avec le cosmos et le divin. La posture de Satya consiste alors à se connecter à la réalité spirituelle, à vivre la vérité du moment présent sans surimposition, sans apriori et en gardant une vue impartiale des évènements. Cela permet de se mettre en harmonie avec les forces cosmiques autour de nous pour diviniser et transmuter notre réalité. Ahimsa et Satya combinées forment la voie d’accès au Divin, de résorption dans la Réalité qui est essentiellement Amour et Vérité. Ceci permet d’éclairer le verset de Patanjali :

Satya pratisthayam kriya phala ashrayatvam

Yoga Sutras – II.36

Cela peut être traduit ainsi : « lorsque l’état de Vérité est achevé, les fruits ou les actions résultent naturellement selon la volonté du yogi« . La réalité du Yogi devient celle du divin. Le déroulement des évènements est en harmonie avec l’ordre cosmique Ritam. Le Yogi n’est plus sous l’influence du mensonge et de l’illusion. Dire la vérité n’a plus de sens en soi puisque la Vérité devient une expérience intérieure, un état d’être.

Satya peut être pratiqué dans la vie de tous les jours ou sur le tapis, de manière similaire à ce que nous avons présenté dans l’article précédent et en combinaison avec Ahimsa : identifier, observer et apprivoiser les pensées, paroles et actes qui ne sont pas en accord avec notre vérité intrinsèque et qui sont en disharmonie avec la Réalité, pratiquer l’honnêteté envers soi et envers les autres dans toutes les situations, toujours avec bienveillance, sans jugement et sans constructions mentales. Il ne s’agit donc pas ici de moralité mais d’un réel chemin spirituel de transformation du soi vers le Soi.

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